Christine Renard et Thomas Chable

D’humeur vagabonde
lundi 2 mars 2026
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Commissaire : Dominique Mathieu
À la galerie de Wégimont
Du 21 mars au 19 avril 2026
Vernissage le vendredi 20 mars à 18h30
Finissage en présence des artistes le 19 avril

En prélude à ce texte, un avertissement s’impose : si vous voulez entrer dans l’univers de Christine Renard et Thomas Chable, mettez de bonnes chaussures. La route sera longue…

Atelier de Coco à Poulseur
Atelier de Coco à Poulseur

Elle commence en 1990, à Poulseur, petit village en bord de l’Ourthe, son vieux café d’ habitués « Le Poul’s Café », ça ne s’invente pas, une épicerie aussi pimpante que la boucherie sa voisine et, détail important, non loin de là, la gare, ouverture vers le monde qu’ils ont tant parcouru.
Auraient-ils choisi ce village sans elle ? La question reste en suspens. Quoi qu’il en soit, c’est bien dans ce décor de cartes postales anciennes qu’ils vivent maintenant depuis trente cinq ans. Leur maison ? Un ancien moulin à grains, aux vastes pièces innombrables prolongées par un jardin luxuriant qu’une verrière surplombe. À l’image de leur couple, il est devenu un nid chaleureux, protecteur, ouvert aux amis et ô combien … hors-normes !
Entrons-y. Imaginez-vous être à la fois dans un laboratoire d’alchimiste, un vieux musée ethnographique consacré aux voyages, une réserve d’un brocanteur-fou doublé d’un bricoleur de génie ou pourquoi pas dans la cachette d’un archéologue ! Vous aurez alors, une petite idée du charme et de l’atmosphère de cet endroit magique dont ils ne déménageront jamais. « C’est notre bateau, nous coulerons avec lui » dira Thomas.
De cette symbiose va naître deux parcours artistiques bien distincts, chacun y poursuivant son propre chemin pour le mener à sa guise.
Flash-back. Dès l’adolescence, à l’inverse de bien des lycéennes, Christine est fascinée par une science ancestrale : la chimie. La fusion des métaux, la mutation des éléments, les variations de couleurs, le feu, l’eau, les fioles, les alambics, l’infinité des métamorphoses et des symboles, tout lui parle.
Aujourd’hui encore, cette science-sorcière qu’elle ne cesse d’interroger reste une clé essentielle, le « sésame » qui ouvre toutes ses œuvres.

Christine Renard, Poulpe, bronze patiné, 2021
Christine Renard, Poulpe, bronze patiné, 2021

Très vite, dit-elle, j’ai compris que j’allais apprivoiser ce savoir pour y imprimer ma marque, je serai sculptrice et je découvrirai les mystères du bronze. À 16 ans, je me suis donc inscrite à Saint-Luc, c’est là que j’ai rencontré Thomas.
Il suivait les cours de photographie, son père lui en avait donné les ficelles et il me parlait déjà des idées de voyage qui lui trottaient en tête.
Trois ans après leur installation à Poulseur, cette humeur vagabonde revient à la surface pour les emmener vers l’Afrique, ce sera le début d’une très longue aventure, une seconde vie en quelque sorte, qui couvre trois décennies.

Sécou Traoré, l'atelier de fonderie, Poulseur, 1999
Sécou Traoré, l’atelier de fonderie, Poulseur, 1999

À Ouagadougou, premier port d’attache, par un de ces merveilleux hasards qu’offre parfois la vie, un ami va aider Christine dans sa quête initiatique, il la met en contact avec Sékou Traoré, un maître fondeur travaillant en famille dans le quartier réservé à cette profession.
Dans son atelier, elle apprend les mélanges subtils de l’étain et du cuivre, leurs dosages et les températures nécessaires pour qu’ils se transforment en coulées de bronze liquide. Elle y reste plusieurs mois, il revient avec elle en Belgique, une amitié se tisse et ses œuvres se multiplient.
Vénus paléolithiques, bestiaires fantasmagoriques, ex-voto, bijoux, talismans, meubles, tables et bancs, amphores et vases, son imagination semble sans limite.
Je mélange tout avec tout. Pas de hiérarchie, des coups de cœur. Je ramasse des perles, des coquillages, des coraux, du quartz, des pigments, des herbes, je les insère dans le bronze, je polis, je peins, je fais des croquis. J’aime les volcans, le végétal, l’organique. J’ai un faible pour les pieuvres, les libellules, les araignées, clin d’œil à Louise Bourgeois. Je ne sais jamais ce que je vais faire, mais à un moment donné, je sais que c’est ça. À chaque coulée de bronze, je suis euphorique, sous tension, ça casse ou ça passe.

Thomas Chable, Lacombe, 2023
Thomas Chable, Lacombe, 2023

Pendant ce temps, très loin des hordes touristiques, Thomas Chable se balade le long des quatre mille cent trente-quatre kilomètres du fleuve Niger. Un appareil argentique, un sac au dos, des souliers solides et parfois, une pirogue lui suffisent. Il prend son temps et des photos. Elles captent des émotions fugaces, les gestes suspendus, les éclats du soleil, ses ombres douces, les détails du quotidien intime de ceux qu’il rencontre et qui l’accueillent.
Dans son journal de bord qui servira de texte à son livre Odeurs d’Afrique, il prend des notes.
Lac Débo : ça et là apparaissent quelques îlots laissés par la décrue des eaux dont Barcapile, le plus grand campement de pécheurs Bozos. Ici, dans cet immense espace, l’œil parcourt librement l’horizon, il porte loin, rien ne l’arrête. Aucun obstacle, pas même l’arbre à palabres, juste le soleil comme témoin. Le jour se lève tôt, les femmes avant lui.
Ambiance très calme : fin de journée, un dimanche qui n’en finit pas, un temps enfin apaisé, balayé par un vent de fine poussière. À vrai dire, l’intégration est chose facile par ici pour qui sait se laisser modeler par le temps mais aussi par le vent, ce merveilleux sculpteur. Tout se fond imperceptiblement dans le paysage humain de la bouche du Niger. Pas le moindre son discordant, pas un mouvement pour déranger cette plaine où passe, silencieux, le fleuve.
Cet humanisme tendre qui distingue l’œuvre de Thomas de tous les autres photographes se déclinera aussi dans le livre Brûleur (nom donné aux milliers d’africains qui veulent rejoindre l’Europe) et dans le coffret Éthiopie.
Hélas, pour les raisons que nous connaissons, le livre qui devait illustrer son long séjour en Palestine entrepris lors d’une courte trêve des combats, ne sera jamais publié.
Depuis plusieurs années, l’Afrique est à feu et à sang, la Palestine est anéantie, les migrants s’entassent par millions dans des camps.
Thomas, voyageur empêché, revient vers ses racines et son nid. Il publie Salomé, prénom de leur fille, il y capte aussi la blondeur de Christine que tout le monde appelle Coco, les grimaces des enfants, les amis qui débarquent, les reflets entre chien et loup des forêts voisines tombant dans les eaux de l’Ourthe.

Thomas Chable, Abiya Adi, Éthiopie, 2018
Thomas Chable, Abiya Adi, Éthiopie, 2018

C’est notre dernière étape. Notre route s’arrête là où elle a commencé. Reprenons notre souffle pour écouter, loin des bruits du monde, l’écho de ce texte que Rilke aurait pu leur dédicacer.
Pour écrire un seul vers, il faut avoir vu beaucoup de villes, d’hommes et de choses, il faut connaître les animaux, il faut sentir comment volent les oiseaux et savoir quel mouvement font les petites fleurs en s’ouvrant le matin. Il faut pouvoir repenser à des chemins dans des régions inconnues, à des rencontres inattendues, à des départs que l’on voyait longtemps approcher, à des jours d’enfance dont le mystère ne s’est pas encore éclairci…

Dominique Mathieu

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